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introduction aux modes complémentaires / modes symétriques et total chromatique

de nombreux écrits soulignent la ‘méfiance’ de OM pour le langage sériel en général et son manque d’affinités avec la musique de SCHOENBERG en particulier, on retrouve néanmoins dans sa musique de nombreux passages harmoniques et mélodiques qui évoquent le total chromatique

OM :‘ le langage sériel n’est pas inquiétant, il est noir ! je le vois sans coloris, toujours du noir, du gris, du noir, du gris…ce système a supprimé le phénomène de la résonance / musique sérielle, dodécaphonique, atonale…le résultat est identique, on a supprimé la résonance / le reste, fonctions tonales ou forme sonate, disparaît sans que cela me préoccupe / mais sans résonance, seul demeure un sentiment de noirceur.’

OM a régulièrement utilisé les techniques sérielles, parfois strictement ( par exemple dans les ‘64 durées’ du ‘LIVRE D’ORGUE’, ‘…petit sacrifice aux idoles du 20ème siècle…’ ), mais le plus souvent avec la liberté d’un oiseau, en en adaptant les règles pour faire résonner les séries dans ses complexes de couleurs / les courts passages ultra chromatiques servent de contrepoint, les couleurs résultantes s’intègrent et se combinent aisément dans son langage et dans les intentions / l’utilisation des séries sur des périodes plus longues dans le ‘CATALOGUE D’OISEAUX’ est souvent évocatrice d’un état, d’un paysage ou d’un environnement, où certaines thématiques d’oiseaux flirtent aussi souvent avec le total chromatique

une autre clé de lecture se trouve dans son accord du total chromatique (*1) : ‘ de tous les accords, le plus beau et le plus riche est « l’accord du total chromatique»(*2) . Le chromatisme n’empêche pas sa couleur, car il est disposé de telle sorte qu’il ne forme pas un cluster, mais un accord parfait majeur, avec tierce et sixte mineure (…) avec 5 notes ajoutées – plus 4 notes supplémentaires ( le reste des 12 sons ), venant après coup comme une résonance supérieure.

triade de E majeur avec sixte mineure + triade de Eb mineur avec neuvième + D-C#-G-A que OM nomme harmoniques secondaires : OM ordonne le total chromatique autour de deux références tonales fortes, les ‘restes’ faisant office de résonances supérieures ( ATC présenté ici dans sa 9ème transposition, lire TRCO T7, 180-190, explicatif détaillé p 182 )

 

dans son article ‘rediscovering MESSIAEN’s invented chords’(*3), WAI-LING CHEONG recense une multitude d’exemples où OM ‘complète’ dodécaphoniquement certains accords : aux accords à 7 notes ( accords à renversements transposés ), il ajoute une mélodie qui comprend les 5 notes restantes, et aux accords à 8 notes ( accords tournants par exemple ) il ajoute une mélodie qui comprend les 4 notes restantes : on parle de 12-tone completion ( complément dodécaphonique )

pour plus de détails sur l’utilisation du langage sériel par OM, on se référera à l’étude très complète de GARETH HEALEY, ‘MESSIAEN’S MUSICAL TECHNIQUES: THE COMPOSER’S VIEW AND BEYOND’, ASHGATE, 2013 

 

parmi une multitude d’exemples, voici une analyse succinte de quelques passages qui utilisent ( ou flirtent avec ) le total chromatique  / loin d’être exhaustive, la sélection est purement affective, la musique y est extrêmement ‘parlante’, et quelque part ces quelques exemples, générés par une même matrice, illustrent bien les ‘petits arrangements’ de OM avec les 12 notes

le ‘CHOCARD DES ALPES’ ( CATALOGUE d’OISEAUX ) rassemble des séries mélodiques et/ou harmoniques qui se suivent et/ou se superposent, issues d’un ensemble de permutations symétriques (*2), répertorié par WAI-LING CHEONG (*4) dont je reproduis ici le tableau(*5), mais en transformant le chiffrage numérique en notes, pour faciliter la lisibilité des exemples

la première série sert de “formule de permutations” / ainsi, la première note de la deuxième série équivaut à la position 6 dans la première série ( =7 ), la deuxième note de la deuxième série équivaut à la position 0 dans la première série (=6), etc…

au départ de ce seul exemple ( nommé scheme C, à la suite d’autres tableaux de permutations fréquemment utilisés par MESSIAEN et répertoriés par WAI-LING CHEONG nommés scheme A et scheme B ), la richesse du matériau sériel se révèle sous le prisme de l’utilisation très particulière qu’en fait OM, et comme pour beaucoup de matrices sérielles, scheme C se révèle une source intarissable / quelques exemples parmi la multitude répertoriée par WAI-LING CHEONG ( choix affectifs ) :

le vol des chocards est imagé par une suite de séries exposées en dyades

1er, 2ème et 4ème vols: dyades superposées (6+6) / 5ème vol : les dyades sont les résultantes d’une exposition horizontale des séries, où l’ordre n’est pas toujours respecté

premier vol : 3/15 : 3 séries ( p1(source), p4, p5 )

                      CATALOGUE d’OISEAUX / compositeur : OLIVIER MESSIAEN / © PREMIERE MUSIC GROUP                            catalogue ALPHONSE LEDUC EDITIONS MUSICALES / avec l’aimable autorisation de PREMIERE MUSIC GROUP

2ème vol : 4/4-5: 4 séries ( p7, p8, p9, p10 )

                  CATALOGUE d’OISEAUX / compositeur : OLIVIER MESSIAEN / © PREMIERE MUSIC GROUP                              catalogue ALPHONSE LEDUC EDITIONS MUSICALES / avec l’aimable autorisation de PREMIERE MUSIC GROUP

4ème vol : page 8/13-14: 5 séries ( p13, p14, p15, p16, p17 )

                CATALOGUE d’OISEAUX / compositeur : OLIVIER MESSIAEN / © PREMIERE MUSIC GROUP                              catalogue ALPHONSE LEDUC EDITIONS MUSICALES / avec l’aimable autorisation de PREMIERE MUSIC GROUP

5ème vol 9/17 et 10/1-2 :  12 séries superposées horizontalement ( 6 séries à la main droite :  p27, p28, p31, p32, p23, p25 / 6 séries à la main gauche : p29, p30, p33, p34, p24, p26 ) / nb : suivant le tableau des permutations, la dernière note de la troisième série (p31, portée supérieure) devrait être C au lieu de D ?

                CATALOGUE d’OISEAUX / compositeur : OLIVIER MESSIAEN / © PREMIERE MUSIC GROUP                              catalogue ALPHONSE LEDUC EDITIONS MUSICALES / avec l’aimable autorisation de PREMIERE MUSIC GROUP

2/19-20 et 3/1-2 : ‘le vol de l’aigle royal’ dont l’ascension immobile et mystérieuse est stylisée par une magnifique montée en dyades qui, quel que soit son principe générateur, flirte joliment avec un total chromatique

               CATALOGUE d’OISEAUX / compositeur : OLIVIER MESSIAEN / © PREMIERE MUSIC GROUP  / catalogue ALPHONSE LEDUC EDITIONS MUSICALES / avec l’aimable autorisation de PREMIERE MUSIC GROUP

un peu plus loin dans le même morceau, à 4/11-15 et 5/1-29 : pour décrire le chaos de blocs écroulés du Clapier Saint Christophe : une suite de 54 séries ( p1 à p34, et p1 à p20, dans l’ordre ), déroulées en amas de 3, 4 ou 5 sons / la fin de l’écroulement expose les 20 premières séries du tableau ( utilisation plus fréquente des notes communes )

pour d’autres exemples utilisant le scheme C répertoriés par MAI-LING CHEONG dans le ‘CATALOGUE D’OISEAUX’, il est intéressant de définir les langages intervalliques (voulus) résultant des différentes superpositions

le ‘COURLIS CENDRE’, 14-15 ( l’eau ) : magnifique passage qui convoque toutes les permutations ( excepté p35 ) en binômes superposés ( p1+p2, p3+p4, etc ) / la superposition de 2 séries adjacentes génère à chaque fois la même configuration intervallique, les variations d’ordre et de hauteurs créent une mosaïque mouvante de dyades, où dominent deux intervalles caractéristiques : la seconde mineure ( neuvième mineure ) et le triton / le principe générateur est statique, mais la musique semble en mouvement et renouveau perpétuel

4 x m2 / 4 x #11 / 1 x M2 / 1 x m3 / 1 x M3 / 1 x P4 ( nb:  m2=M7 / M2 = m7 / m3 = M6 / M3 = m6 / P4 = P5 )

p1+p2

p3+p4

à titre d’illustration : p2+p3

                CATALOGUE d’OISEAUX / compositeur : OLIVIER MESSIAEN / © PREMIERE MUSIC GROUP / catalogue ALPHONSE LEDUC EDITIONS MUSICALES / avec l’aimable autorisation de PREMIERE MUSIC GROUP

relevé intervallique complet du passage :

LA BUSE VARIABLE, pages 1-2 et pages 16-17 : procédé similaire au passage de l’eau dans LE COURLIS CENDRE, mais contours intervalliques plus ‘consonnants’ / ici, OM juxtapose les séries ‘paires’ et ‘impaires’ deux à deux ( 1+3, 2+4, 3+5 etc…) / la systématique du procédé décline à chaque fois les mêmes configurations intervalliques : la constante d’un principe générateur statique pour une musique en mouvement

dans ce cas-ci :

6 x P4: C-F / C#-F# / Eb-Ab / E-A / G-C / Bb-Eb

3 x M3: D-F# / E-G# / G-B

1 x m3: D-F

1 x M2: C#-B

1 x m2: A-Bb

( nb :  m2=M7 / M2 = m7 / m3 = M6 / M3 = m6 / P4 = P5 )

p1+p3

p2+p4

etc…

LA BUSE VARIABLE, exemple pour la pages 16/12-17 : la buse plane en cercles, les orbes de son vol emplissent tout le paysage

parmi la multitude des passages issus du scheme C, encore quelques perles : ‘LE MERLE BLEU’, où OM utilise les séries pour figurer la rudesse des falaises: page 3/2-7 : interversions 8 10 12 14 16 18 20, page 24/1-5 : interversions 17 19 21 23 25 31 33 34 ), et la douce et dense fluidité des passages de l’eau dans ‘LA BOUSCARLE’ : l’eau reflète les saules et les peupliers, pages 2-3-4 et 17-18)

 encore quelques autres exemples où OMutilise les 12 notes :

VISIONS DE L’AMEN, partie 4, AMEN DU JUGEMENT, page 74, 3ème portée, les deux  premières mesures, expliquées par OM : ‘ le 1er piano ajoute aux accords à résonance inférieure contractée du 2ème piano, d’autres résonances inférieures dans l’extrême grave (qui ne sont pas contractées ). Cela donne pour le 1er accord : un total chromatique de 11 notes ( sauf Ab )- pour le 2ème accord : un total chromatique de 11 notes ( sauf G )- pour le 3ème accord : un total chromatique de 12 notes ‘.

plus précisément encore : première mesure : les deux premiers accords du 2ème piano = 2ème accord à résonance contractée dans sa 7ème transposition = 2ARC7A + 2ARC7B / première mesure: les deux accords suivants du 2ème piano = 2ème accord à resonance contractée dans sa 1ère transposition 2ARC1A + 2ARC1B ( état initial, on notera la relation tritonique ) / deuxième mesure, les deux premiers accords du 2ème piano = 1er accord à résonance contractée, dans sa 8ème transposition = 1ARC8A + 1ARC8B

VISIONS DE L’AMEN / Musique : Olivier MESSIAEN / © 1950 ÉDITIONS DURAND avec l’aimable autorisation des éditions DURAND

dans CANTEYODJAYA plusieurs extraits dévoilent des contours liés au total chromatique: la première cellule thématique est construite sur une série de 12 notes ( 4 sont répétées )

CANTEYODJAVA / Musique : Olivier MESSIAEN / © 1957 UNIVERSAL ÉDITION A.G WIEN

de loin ou de près, et directement ou indirectement inspirées de ces différentes configurations, quelques compositions où le langage sériel se fond dans les superpositions modales et les modes complémentaires, ou cohabite avec les signatures modales et les signatures tonales

JUNG (part1, part2, part3, part 4)

WHITE TARA, YELLOW TARA, RED TARA, BLACK TARA, GREY TARA, RAINBOW TARA

THE VERESS VARIATIONS

SONG 1, SONG 2, SONG 3

MLK(intro), MLK(1), MLK (2), MLK (3)

MIND SHIFT 1, MIND SHIFT 2

MANTRA MAGNET

REALMS

M64446A, LHASA

AW27

BENOIT D

(*1) GARETH HEALEY met en évidence ‘ the difference (in conceptual terms) between total chromaticism (…) and the chord of total chromaticism (…) The latter is a specific technique whose prominence features later in MESSIAEN’s career, while the former is a looser notion in which the 12- note total may have omissions and/or repetitions and does not always represent the sole technical focus of a passage ( ‘MESSIAEN’S MUSICAL TECHNIQUES : THE COMPOSER’S VIEW AND BEYOND’, ASHGATE, 2013 )

(*2) : voir le chapitre ‘autres couleurs’

(*3) WAI-LING CHEONG, ‘rediscovering MESSIAEN’s invented chords’, acta musicologica, 2003, vol 75, pp 85-105 / ‘while MESSIAEN’s invention of symmetrical permutations is widely acclaimed as his unique response to the then much tried serialisation of time, the fabrication of complex chords is seldom interpreted as a serial approach / however, the way in which MESSIAEN superimposes them in CHRONOCHROMIE and ÉCLAIRS and his use of complementary tetrads and pentads, under the disguise of birdsong or otherwise, can be understood as his unique way of dealing with the idea of twelve-tone completion – an important facet of serialism – without having to sacrifice his feverish predilection for colors / MESSIAEN openly admits that all twelve pcs give only a grayish effect, but since these chords evoke colors they combine to give a twelve-tone context that is anything but grayish.’

(*4) : WAI-LING CHEONG, “symmetrical permutation, the twelve tones, and MESSIAEN’s ‘CATALOGUE D’OISEAUX’ ” perspectives of new music 45, no. 1 (2007): 110–36 / dans cet article très élaboré WAI-LING CHEONG analyse la récurrence dans l’oeuvre de MESSIAEN de 4 ensembles de permutations symétriques ( parmi lesquels cet ensemble de 35 permutations ), qu’il utilise comme viviers de matières premières, à l’instar des différents tableaux des accords à renversements transposés sur une même note de basse, des accords tournants, des accords à résonance contractée,… )

(5*): étonnamment, cet ensemble de 35 permutations ( classé scheme C par WAI-LING CHEONG ) n’apparait nulle part dans les analyses de MESSIAEN /  elle écrit: ‘ in CATALOGUE D’OISEAUX the sheer extent of the twelve-tone writing to which this permutation scheme can be fitted like a glove leaves us with hardly any doubt as to its validity, even though it is not documented in any existing source (…) (this) one specific symmetrical permutation scheme regulates much of the twelve tone writings in CATALOGUE D’OISEAUX, though the scheme did not for once come up in MESSIAEN’s writing